La prise en charge des délinquants sexuels s’améliore

Publié le 1 mai 2014 dans la catégorie Actualités

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Source : Le Parisien

« Entre sanction et soins, la prise en charge des délinquants sexuels progresse. »

Très médiatisées, les affaires de récidive laissent un sentiment de prise en charge défaillante.
Pourtant la France soigne de mieux en mieux les délinquants sexuels, malgré les disparités géographiques et l’insuffisance de la recherche. « On a beaucoup avancé depuis vingt ans, en quantité comme en qualité de soins. Mais ça peine à passer dans l’opinion », déplore la psychiatre Sophie Baron-Laforêt, qui a dirigé dès 1992 une consultation spécialisée à Paris et poursuit ce travail à Perpignan.

Chaque crime sexuel d’un récidiviste – comme Alain Penin, violeur et meurtrier de Natacha Mougel dans le Nord, ou le jeune Mathieu M., condamné à perpétuité pour l’assassinat d’Agnès Marin en Haute-Loire – semble désavouer les soins sous contrainte.
« Ces affaires très médiatiques sont l’exception. La plupart des délinquants sexuels agressent un proche, souvent dans le cadre familial », rétablit Philippe Pottier, directeur de l’Ecole nationale de l’administration pénitentiaire (Enap).
Dans les prétoires défilent les pères incestueux, les exhibitionnistes, les pédopornographes et les violeurs de tous profils, souvent décrits comme « dociles » face à l’autorité mais enclins à minimiser leurs actes.
Trois quarts d’entre eux, au minimum, ne recommenceront jamais: l’étude la plus alarmante sur ce sujet, menée par le Canadien Karl Hanson en 2008, évalue le taux de récidive à 24% sur 15 ans, contre les 3 à 13% sur 5 ans cités habituellement.

« Chiens dans un jeu de quilles »

Longtemps peu nombreux, les délinquants sexuels ont déferlé en prison à partir des années 1990, conséquence d’un durcissement des lois et de la libération de la parole des victimes, rappelle Ludovic Fossey, juge d’application des peines à Paris.
« Le paradoxe est que peu souffrent de réels troubles, à part quelques psychotiques et déficients mentaux. Pourtant la justice nous demande de les soigner », souligne Gabrielle Arena, responsable d’une consultation spécialisée à Noisy-le-Sec.
Comment traiter des malades qui le sont si peu ? En privilégiant la thérapie de groupe et en travaillant en équipe, préconisaient dès 1995 les psychiatres Claude Balier et André Ciavaldini, au terme d’une recherche nationale.
Sur ces bases sont nées les premières prises en charge dédiées, en prison et en milieu ouvert, avant que les « centres ressources » régionaux (CRIAVS), créés à partir d’un centre-pilote à Grenoble en 2005, ne forment plus largement les soignants.
Le paysage actuel mêle unités spécialisées à Bordeaux, Montpellier ou Paris, « équipes mobiles » reliant prison et milieu ouvert, à Lille, consultations généralistes des centres médico-psychologiques (CMP), et zones nettement plus démunies.

En février 2012, 17 départements restaient ainsi privés de « médecin coordonnateur », nécessaire aux injonctions de soins, notamment en Bretagne, Corse et dans le quart Sud-Est, recensait le rapport parlementaire Blanc-Warsmann.
Côté CMP, traditionnellement réticents à cette prise en charge, « les a priori des soignants diminuent », se réjouit le psychologue Olivier Vanderstukken, à Lille. Même si violeurs ou pédopornographes restent parfois « accueillis comme des chiens dans un jeu de quilles », observe sa consoeur nantaise Odile Verschoot.

« Elle n’aurait pas dû porter une jupe »

A tâtons, nouant des liens avec les Belges et les Canadiens, « les gens de terrain ont puisé à toutes les sources », selon l’expert-psychiatre Daniel Zagury, pour s’adapter à ces patients souvent « immatures », « égocentriques » et réticents à s’exprimer.
Jeux de rôle, thérapie familiale, thérapies cognitives, anti-dépresseurs, anti-androgènes… « Rien ne marche tout le temps et avec tout le monde », résume le psychiatre montpelliérain Mathieu Lacambre, balayant la chimère d’un traitement miracle.
Dans les consultations spécialisées, des « groupes thérapeutiques » sont apparus. Pour sortir les patients de leur mutisme, on y utilise parfois un jeu de cartes, le « Qu’en dit-on ? », qui met en scène des altercations tirées de la vie courante, sans les confronter directement à leur geste.

« On sent qu’ils progressent quand on arrive à les faire penser. Souvent, ils sont passés à l’acte sans réfléchir », constate Gabrielle Arena.
De plus en plus de soignants puisent aussi parmi les thérapies cognitives (TCC) anglo-saxonnes, à Bordeaux, Fresnes ou Lille, fixant aux séances des objectifs: la gestion des conflits, l’empathie ou la lutte contre les perceptions déformées.
« C’était de l’éducation sexuelle », « Elle n’aurait pas dû porter une jupe », « Une femme qui dit non pense oui »…

Désamorcer ces croyances est crucial chez des agresseurs qui s’estiment souvent « provoqués par leur victime », raconte Odile Verschoot.
Parallèlement, les conseillers d’insertion-probation développent leurs propres groupes de parole, inspirés d’une expérience menée à Angoulême dès 2002 et très axés sur le passage à l’acte.
« Quand un agresseur nous objecte que sa nièce était nue, on lui demande ce que lui faisait dans sa chambre à 22h30 », illustre Philippe Pottier.

Dans le cerveau des pédophiles

Pour atteindre le niveau du Canada, doté d’instituts de référence mêlant traitement et recherche à Montréal et Toronto, nombre de professionnels réclament un ciblage des « patients les plus à risque » et une recherche renforcée.
Evaluer rigoureusement l’efficacité des thérapies est impossible, pour des raisons éthiques. Aucune étude ne peut opposer un groupe d’agresseurs soignés à un « groupe témoin » sciemment privé de traitement, rappelait en 2010 l’Académie de médecine. br/> «  »Mais on gagnerait à renforcer les liens entre soin, université et justice », estime Sophie Baron-Laforêt, citant une étude qualitative canadienne publiée fin 2009 dans la Revue internationale de criminologie.

Etonnamment, concluait l’article, reconnaître les faits influe peu sur la récidive. En revanche, développer une « sexualité tolérable » – adulte et consentie – s’avère déterminant, un constat qui valide les pratiques de nombreux thérapeutes. br/> «  »On préconise depuis longtemps le travail avec un sexologue, notamment pour les pédophiles », explique Roland Coutanceau, à la Garenne-Colombes.

Creusant la piste des neurosciences, le chercheur de l’Inserm Serge Stoléru s’efforce de son côté de « cartographier le cerveau des pédophiles », dans une étude menée à Paris et Lyon qu’il compte publier cette année. Une précédente recherche, abandonnée faute de patients assez nombreux, devait affiner l’utilisation des thérapies chimiques.

« Les anti-androgènes apportent pourtant un réel soulagement aux patients débordés par leurs pulsions », observe l’endocrinologue lyonnais Michel Pugeat, racontant la demande de « castration chimique » d’un « grand-père brusquement attiré par sa petite-fille ».
Dernière piste, négligée en France: la prévention, à l’image du programme « Dunkelfeld » mené en Allemagne. Depuis 2005, campagne d’affichage à l’appui, des soins gratuits y sont proposés par un hôpital berlinois aux hommes attirés par les enfants. br/> «  »Les gens qui demandent de l’aide pourront être traités avant de passer à l’acte. C’est un enjeu de santé publique », plaide Serge Stoléru. Pédopsychiatre de formation, il s’est intéressé aux agresseurs après avoir constaté, pendant longtemps, « l’étendue des dégâts sur leurs victimes ».