La FIV, c’est aussi une histoire de papas

Publié le 7 juillet 2016 dans la catégorie Actualités

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Source : Le Parisien

L’homme est souvent trop seul dans le parcours du combattant qu’est la fécondation in vitro. En plus de « la blessure narcissique de se savoir infertile, et de se sentir coupable de la situation, énumère Geneviève Delaisi, psychanalyste, on le relègue au rang de fournisseur de gamètes ».

Balançoire et table de ping-pong sont en bonne place dans le jardin de leur pavillon, désormais « familial », des Yvelines. Paul et Emma sont les heureux parents d’un garçon, né par procréation médicale assistée. La troisième tentative de fécondation in vitro avec micro-injection (ICSI) de quelques spermatozoïdes du papa a été la bonne.

« Il était moins une », sourit Paul, qui vient d’écrire un livre sur le sujet 1.

Le chemin, cette « succession d’étapes, toutes éliminatoires », a été long et douloureux. Neuf ans après cette naissance si désirée, Paul n’a rien oublié. Trop seul, face à sa triple douleur d’homme : se savoir infertile, se sentir coupable, puis… inutile. A peine considéré dans une aventure médicalisée qui se déroule « essentiellement autour du corps de la femme, l’homme est totalement instrumentalisé dans ce processus », déplore la psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval, qui consacre beaucoup de son travail à la « part du père » 2 3.

Où sont les hommes ?

« Aujourd’hui, je n’ai aucun problème à en parler », confie Paul quand on le rencontre. A l’époque, impossible : « Je me suis complètement refermé sur moi-même. » Ne sachant ni comment ni à qui s’ouvrir de son insondable désarroi, il le couchait par écrit au fil des jours, en un témoignage qu’il a fini par sortir de son tiroir et expédié à une maison d’édition, qui l’a publié.

La parole masculine sur le sujet est rare, observe la psychanalyste. Paul confirme, pour avoir arpenté les rayons d’une grande librairie, perdu, tandis que sa femme, Emma, sous anesthésie générale à la clinique où il l’avait accompagnée, se faisait, après stimulation, prélever les ovocytes nécessaires. « Parmi les bouquins, il y avait soit des témoignages de femmes, soit des ouvrages très médicaux sur la fécondation in vitro. » Rien qui lui parle, à lui. Pas plus qu’il n’a croisé de paroles d’hommes sur les forums où il se glissait, cherchant à y lire des mots qui auraient fait écho à ses maux.

Blessure et culpabilité

La traversée du désert a commencé dès l’analyse qu’il a faite, sans en parler à sa compagne, tandis qu’ils s’étaient mis d’accord pour qu’elle aille consulter, ne voyant pas venir naturellement l’enfant voulu. La scène du recueil de sperme, vécue par tous les candidats à la FIV ou donneurs de sperme, livrés à eux-mêmes avec un gobelet et une revue porno dans un sous-sol tout sauf glamour, prêterait à sourire si elle n’ouvrait un long bal solitaire.

Ouvrir seul l’enveloppe où dorment les résultats du spermogramme, que lui remet le labo en direct ; ne rien comprendre aux mots savants ; foncer chez le généraliste, que l’on n’a vu qu’une fois, et comprendre — à tort — de sa traduction lapidaire qu’on est 100 % stérile. « J’étais naïf, sourit Paul. Il ne me vient pas à l’idée de remettre la parole d’un médecin en question. »

Geneviève Delaisi en bondit : « Un labo, c’est précisé dans le décret d’application des lois de bioéthique de longue date, ne doit pas remettre ce type d’analyse directement au patient, mais l’envoyer au prescripteur ! J’en connais qui ont fait des tentatives de suicide en ouvrant des courriers qui les annonçaient stériles. »

Quant au médecin, il aurait dû dire à Paul que, dans son cas, depuis 1992 il existe une technique permettant d’essayer une FIV. Ce que le gynéco de sa femme a heureusement fait par la suite, leur ouvrant à nouveau l’espoir d’être parents.

Sortir le père de l’isolement

« A la blessure narcissique de se savoir infertile, et de se sentir coupable de la situation », énumère Geneviève Delaisi, l’homme doit ajouter une succession de rendez-vous « où on le relègue au rang de fournisseur de gamètes ».

« Techniquement, pour moi, c’était réglé en quelques minutes. C’est Emma qui avait des rendez-vous en chaîne. Moi pas. L’accompagnant pour les injections, la ponction, à part faire taxi, j’avais l’impression que je ne servais à rien. Au fil des consultations, la bulle se crée en effet beaucoup plus autour de la femme. Souvent entre femmes : elle pouvait plus en parler que moi, aux infirmières notamment », se souvient Paul.

Les hommes, eux, attendent, en regardant leurs chaussures. « Depuis trente ans, combien de fois, quand je reçois un couple, faisant exprès de m’adresser d’abord à l’homme, j’apprends que le médecin ne les regarde même pas », s’emporte la psychanalyste, qui ne manque pas une occasion en congrès pour leur enjoindre de « faire attention au père ».

Il faut que le couple puisse parler du traitement, sans cibler la responsabilité de l’un ou de l’autre. Que le père en devenir puisse parler. « Le meilleur biais pour l’y aider, c’est la femme. Y compris pour l’inviter à l’accompagner voir un psy. Une ou deux fois suffisent », conclut-elle.

25 208 enfants sont nés en 2014 grâce à une aide médicale à la procréation, selon les derniers chiffres disponibles de l’Agence de la biomédecine.

Notes:

  1. Canuhèse P. FIV à papa. Jourdan PIXL; 2016. 213 p.
  2. Parseval GD de. La part du père. Paris: Seuil; 2004.
  3. Perseval GD de. Voyage au pays des infertiles. Paris: Odile Jacob; 2014. 208 p