A 23 euros la consultation, la sexologie est en danger

Publié le 19 avril 2016 dans la catégorie Actualités

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Source : egora.fr

Alors que les 9ème Assises françaises de sexologie et de santé sexuelle se sont tenues du 7 au 11 avril dernier, le Dr Pierre Desvaux, président du syndicat national des médecins sexologues alerte sur les difficultés rencontrées par la discipline. Alors que la demande des patients ne fait qu’augmenter, trop peu de praticiens peuvent vivre à 100% de la sexologie qui est trop faiblement rémunérée.

Egora.fr : Les 9ème Assises françaises de sexologie et de santé sexuelle viennent de s’achever. Où en est la sexologie en France ?

Dr Pierre Desvaux : La sexologie se porte plutôt bien. La discipline est dynamique avec des sociétés savantes. Mais il y a une crise de vocation, notamment du côté des médecins, faute de trouver un espace d’exercice qui convienne. La sexologie est une discipline lente qui implique de passer du temps avec les patients. Une consultation dure en moyenne 30 à 45 minutes. 23 euros la consultation de trois quarts d’heure, ça n’est absolument pas jouable. Il y a donc un certain nombre de jeunes praticiens qui sont intéressés par la discipline, qui passent le diplôme de sexologie mais qui au final ne l’exerceront que très peu, voire pas du tout. Il n’y a pas encore d’espace de rémunération correct. Nous sommes donc très vigilants à ce qui est en train de se dire dans le cadre des négociations conventionnelles. Il faudrait qu’on arrive à obtenir une consultation longue. D’ailleurs cela concerne aussi les médecins de toutes les spécialités.

Il n’y a aucun moyen de majorer vos consultations de sexologie ?

C’est toujours compliqué. Il existe quelques trucs mais on s’aperçoit qu’à l’usage c’est un peu le fait du prince et que cela dépend des directeurs de caisse. Certains vont admettre que les praticiens comptent des HN [Hors nomenclature, ndlr] en plus et d’autres pas. Mais ce n’est pas du tout sûr et on reste dépendants du bon vouloir du directeur de la caisse locale.

Dans le cadre des négociations conventionnelles, y-a-t-il des pistes qui ont été avancées ?

Plus personne ne veut exercer la médecine à 23 euros la consultation en faisant de l’abattage. Je ne vais pas dire que les médecins sont des gens pauvres qui ne gagnent pas d’argent, c’est faux. Mais à quel prix. Les semaines sont longues, elles font souvent 50 ou 60 heures. Il faut multiplier les actes pour s’en sortir. Les médecins sont épuisés, au bord du burn-out. Les jeunes ne veulent pas vivre ça. Pour tout le monde l’intérêt serait donc de différencier les consultations pour avoir une modulation des tarifs.

Qui peut se former à la sexologie ?

En pratique la médecine sexuelle n’est pas une spécialité. C’est une compétence que l’on va acquérir et que l’on va exercer au sein de sa spécialité d’origine. On aimerait bien que cela devienne une spécialité. On a la médecine du travail et la médecine du sport alors pourquoi pas la médecine de la sexualité. Mais bon je sais que ça ne sera pas pour demain !

Pour se former à la sexologie, il y a deux diplômes inter-universitaires. Le premier concerne la sexologie et il est réservé uniquement aux médecins. Le second concerne la sexualité humaine et il est ouvert à toutes les professions de santé encadrées. En France on considère qu’il y a entre 900 et 1000 personnes qui s’occupent de traiter les problèmes relatifs à la sexualité. Il doit y avoir un peu plus de 400 médecins en sachant que tous ne l’exercent pas.

Mais le souci est que la sexologie n’est pas une profession réglementée. Il y a des gens dont on ne connaît pas vraiment la formation qui se disent sexologue. Certains ont même un fonctionnement qui se rapproche de celui des sectes. La profession essaye de faire le ménage dans tout ça mais les patients, dans leur désarroi, ne savent pas vers qui s’adresser. Le mieux pour ces patients est de s’adresser ausyndicat national des médecins sexologues qui propose un annuaire des médecins sexologues, ou de consulter le site de la Fédération française de sexologie et de santé sexuelle.

Comment évolue la demande des patients ?

Les patients sont de plus en plus en demande de sexologue. Lorsque l’on parle de sexologie, les gens imaginent en première intention des troubles du désir, ou des personnes qui ne sont pas bien dans leurs baskets. Bien entendu ça existe mais si on a développé la notion de médecine sexuelle, c’est parce qu’il y aussi un côté médical dans la discipline. Si je regroupe mes patients diabétiques, dépressifs et ceux qui ont subi un cancer de la prostate, on est à près de 40% de ma patientèle. Il s’agit de gens qui ont des vrais problèmes de santé. Le cancer est pourvoyeur de problèmes de santé sexuelle. Les deux cancers les plus fréquents en France sont le cancer du sein pour les femmes et le cancer de la prostate pour l’homme. Ces deux cancers impactent directement et très fortement la sexualité. Il y a une vraie dimension de médecine et de santé publique.

La sexualité est de plus en assumée dans la société. Est-ce que cela a joué sur les demandes des patients ?

Oui, il y a une demande plus forte. On voit plus de patients. Le grand succès de la médecine sexuelle d’il y a 15 ans était surtout le traitement des troubles de l’érection. Aujourd’hui on traite tout un tas de problèmes d’ordre sociologiques, de structure de couple, de troubles du désir… Et il y a aussi un autre aspect de notre métier dont on ne parle pas assez qui est celui des violences sexuelles. Nous sommes en plein dedans. Nous soignons les victimes mais aussi éventuellement les agresseurs.

Tous les étudiants en médecine ne devraient-ils pas avoir une formation de base dans leur cursus initial ?

Tout à fait, c’est d’ailleurs une de nos revendications. J’ai rencontré il y a peu de temps le conseil national de l’Ordre des médecins et nous avons demandé à pouvoir rencontrer la conférence des doyens pour que chaque étudiant en médecine ait dans son cursus quelques heures de formation à la médecine sexuelle. Quand ils seront installés, c’est clair que c’est une demande qu’ils auront un jour ou l’autre. Les patients parlent beaucoup plus facilement. Ils savent que le corps médical a des solutions à leurs problèmes sexuels.

Qu’aimeriez-vous souhaiter à la sexologie ?

Je sais que je rêve un peu mais à terme j’aimerai que la sexologie devienne une spécialité à part entière.

Il faut aussi comprendre que la majorité des sexologues, dont je fais partie, sont des vieux. La relève n’est pas du tout assurée. Les jeunes médecins me disent qu’ils ne peuvent pas s’installer à ce prix-là, étant donné qu’ils n’ont pas de secteur 2. Ce n’est pas un problème de crise de vocation car il y a des médecins qui s’inscrivent à la formation, mais ils n’exercent que partiellement. Cela leur prend trop de temps et ne leur rapporte rien. Je crois que si on ne veut pas manquer de thérapeutes dans les années qui viennent, il faudrait avoir un espace tarifaire plus conséquent pour que la sexologie soit viable. Sinon on risque d’avoir des thérapeutes qui se mettent hors-convention et là on sera vraiment dans une médecine à deux vitesses.